10.02.2017

Un projet pour lier action et réflexion, compréhension du réel et enseignement social chrétien. Voulu par l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Charles Morerod, ce projet est porté par tout un groupe de personnes venues d’horizons divers. Sa raison d’être est de proposer une réflexion de fond qui aille au-delà de l’immédiat et élargisse la perspective.  

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10.04.2015

Non, je ne veux pas d’abord faire allusion aux images des attentats, massacres et guerres qui sévissent dans le monde, y compris en Europe. Les images que j’évoquerai ici sont beaucoup plus soft, mais je finis par me demander si elles n’ont pas un rapport avec celles qui crèvent nos écrans.

 

Un récent Temps Présent de la RTS et quelques émissions de chaînes radio ou télévisées ont mis à jour le prix que les Grecs les plus modestes paient pour rembourser la dette de leur pays. L’Espagne, le Portugal et même l’Italie le connaissent aussi. Le choc, c’est qu’environ un Grec sur trois n’a plus accès aux soins de santé. La Grèce pourtant, c’est notre continent européen, c’est à côté de chez nous. C’est un des berceaux de notre civilisation européenne et occidentale, mais les marchés se moquent éperdument des civilisations et de la culture, qui ne sont pas un business.

 

L’autre image qui entre en collision avec celles des démunis de notre continent, c’est cette annonce pleine page de la banque HSBC dans plusieurs journaux britanniques, qui exprime les regrets de son directeur général pour «l’expérience douloureuse» de l’aide que l’établissement a fournie à des milliers de ses clients pour frauder le fisc. Pauvre banque, tant de souffrance pour si peu de reconnaissance! Un peu plus on verserait une larme! Au moment d’écrire ces lignes, nul ne sait si quelqu’un, en Grande-Bretagne et en Suisse, sera inquiété par la Justice pour ces agissements criminels, pour lesquels les démunis de l’Europe sont en train de payer jusqu’au prix de leur santé.

 

Notre monde a mal à sa fiscalité. Le fossé entre riches et pauvres n’a jamais été aussi grand. Les plus riches amassent avec un parfait cynisme, ils planquent dans les paradis fiscaux plus de 32'000 milliards de dollars dont la fiscalisation permettrait facilement de venir à bout de la pauvreté la plus criante dans le monde.

 

Peut-il y avoir un rapport entre ces images, ces faits, et les images provenant d’un «État islamique» en partie alimenté par des jeunes européens? Si le lien n’est pas évident, il est certain que les Européens (Suisses compris) auraient intérêt à se souvenir qu’ils ne sont pas des plantes hors-sol, mais qu’ils ont des racines et des valeurs qui fondent leur vivre ensemble et leur culture. L’oublier et tout sacrifier aux marchés, jusqu’à la santé, c’est s’exposer à l’explosion des violences.

 

En Suisse, nous aurons bientôt l’occasion de vérifier notre volonté de ne pas donner encore plus à ceux qui ont déjà tout, quand il s’agira de venir à bout du secret bancaire devant le fisc pour les citoyens suisses. Nous verrons alors quels sont nos politiciennes et politiciens dont le «service» consistera à défendre le bien-être général ou, directement ou indirectement, celui des 80 personnes de la planète dont la fortune cumulée a passé, entre 2010 et 2014, de 1'300 à 1'900 milliards de dollars! Quant à moi, résolument, «Je suis Grec».

 

Abbé Canisius Oberson

15.04.2014

Le prix de la dignité

 

La prochaine votation sur le salaire minimum fait débat. Les arguments en faveur ou en défaveur de l’initiative ne manquent pas, et c’est tant mieux pour la vigueur de notre démocratie et, osons l’espérer, pour la cohésion sociale future de notre pays.

 

Les arguments économiques – risque de nivellement des salaires par le bas, impossibilité pour certaines entreprises à payer des salaires à 4'000 francs – sont fréquemment utilisés par la détracteurs de l’initiative. Les tenants du projet, eux, soulignent la difficulté à vivre en Suisse avec moins de 4'000 francs par mois.

 

En soi tous ces arguments, d’ordre économique, tiennent la route. Et l’on pourrait se dire que le peuple tranchera entre la meilleure ou la moins pire des solutions. Point barre. Pourtant, se limiter aux arguments économiques dans cette problématique révèle une manière étriquée, disons économiste, de considérer la personne humaine. Aujourd’hui un employé est certes devenu une «ressource» humaine, mais c’est justement là que se cache l’amputation faite à la personne. Dans la logique ou l’idéologie portée par cette vision de l’être humain, le travail n’est plus considéré que comme une prestation rémunérée. Pauvre humanité, réduite à une force de production ! En réalité le travail a non seulement pour objet la production de biens selon un contrat entre individus isolés. Dans une vision humaniste, et pas seulement utilitariste, le travail met en lien des personnes : l’employé (ou l’ouvrier) et son patron, mais aussi les destinataires des produits réalisés dans l’entreprise. Le paysan ou l’artisan avec ses ouvriers crée du lien entre eux, et avec les bénéficiaires de leur travail. Plus que productiviste, le travail est un lieu d’humanisation. Il a trait, autrement dit, à la dignité humaine, une valeur fondamentale inscrite dans la Déclaration universelle des Droits de l’homme.

 

La votation sur le salaire minimal, au-delà de ses aspects purement économiques, met en plein jour les dysfonctionnements de l’économie elle-même, quand elle est régie par la seule loi du marché dérégulé. Ainsi : est-ce respecter la dignité d’une personne quand elle travaille à 100% et qu’elle doit recourir à l’aide sociale ? Que ceux qui répondent oui à cette question s’imaginent seulement une minute à sa place ! Est-il juste et digne qu’une élite s’octroie les salaires somptueux et injustifiables, tandis que plus de 100'000 personnes en Suisse vivent dans la précarité ?

 

Autre mise en lumière : les maraîchers ne peuvent évidemment pas payer si cher leurs employés. Exact. Mais n’est-ce pas une aberration que les maraîchers suisses doivent concurrencer les paysans de la misère de l’autre bout de la planète ? Ou pourquoi le prix du lait, des céréales, est-il le même qu’il y a trente ou cinquante ans ? Faudra-t-il introduire un label Max Havelaar pour les produits suisses ? La notion de «prix équitable» sera-t-elle autre chose qu’un argument de vente, si l’on pense aux petites entreprises, aux artisans, aux coiffeurs et tant d’autres confrontés au rouleau compresseur du fameux marché, cache-sexe pratique des grands groupes financiers et économiques auto-proclamés bienfaiteurs de l’humanité, auxquels se dévouent avec grande ferveur tant de politiciens partout dans le monde ?

 

Mais avoir un autre horizon que la fuite en avant sous le diktat des marchés, travailler au bien-être social, fait-il encore sens ? C’est pourtant le prix à payer, celui de la dignité humaine.

 

Canisius Oberson

05.01.2014

Le droit à la différence

 

 Au-delà de ses conséquences pour notre pays, le oui à l’initiative UDC sur l’immigration de masse révèle un malaise ressenti dans une partie de la population. C’est le sentiment que son destin lui échappe. Depuis 30 ans au moins la doctrine néolibérale impose une marche forcée aux peuples du monde entier. « Produis plus, sois compétitif », nous assènent les tenants de cette sorte de religion qui ne voient de salut que dans cette fuite en avant. Mais nous voyons de plus en plus le prix funeste de cette marche forcée : insécurité, souffrance au travail, travail qui rend malade, précarité, mauvaise répartition des richesses, etc.

 

Notre société est individualiste, dit-on. Tant mieux ! Personne ne souhaite vivre aujourd’hui le carcan social et religieux de nos parents et grands-parents dans les villages d’antan. Mais si l’individualisme casse les liens sociaux et les solidarités, le sens d’appartenance à une communauté humaine, alors l’être humain n’en est plus vraiment un, et il ne peut plus exprimer la négation de son identité que dans la violence. La difficulté est en effet là : les êtres humains ne peuvent se contenter de n’être que des individus, et par conséquent isolés les uns des autres. Ils doivent devenir des personnes, et c’est dans le rapport aux autres que se construit la personne, depuis le regard échangé entre le bébé et sa mère, qui se continue dans tous les échanges entre humains. Ce qui rend chacune et chacun unique.

 

Or, malgré les apparences et le discours dominant, l’individualisme ne conduit que difficilement à la reconnaissance de l’unicité des personnes, et ajoutons : des sociétés et des peuples. Ainsi en est-il quand les homosexuels, les étrangers, les femmes, les handicapés, les personnes âgées, sont discriminés. Ainsi en est-il quand la Commission européenne donne son feu vert à l’utilisation d’un nouveau maïs OGM, le TC1507, alors que 19 pays de l’UE n’en veulent pas (L’Impartial du 12 février) !

 

Lors d’une récente session de formation à laquelle je participais, le grand rabbin de Belgique, disait en substance : « La bible n’est pas tolérante. Tolérer quelqu’un, c’est faire une concession à son égard, alors que je continue de le regarder avec mon désaccord sur lui. La bible, elle, revendique le droit de l’autre à être différent ».

 

Je repense souvent à cette parole. La pensée néolibérale, relayée par la majorité des responsables politiques et des media, aboutit dans les faits à une sorte « d’homogénéisation » des peuples, des sociétés et des personnes. Dans la théorie, c’est « chacun son chemin », comme dit la chanson. Mais en réalité il vaut mieux être « dans la ligne », comme autrefois dans les pays communistes. Mieux vaut être un adepte de la pensée ambiante dominante, sinon vous êtes un ringard, vous êtes dépassé,  incapable de vous adapter. La disqualification systématique de toute autre pensée, le refus de principe d’écouter l’autre – que l’on songe aux altermondialistes ou… aux Tessinois avant le 9 février dernier – sont le signe d’une forme d’intégrisme de la pensée.

Or le refus de reconsidérer une dogmatique qui enferme, conduit à des ruptures – comme dans l’Église catholique… – entre ceux qu’on appelle les élites et l’ensemble d’une population. Pour éviter les explosions sociales et les fausses solutions populistes, encore faut-il savoir écouter et reconnaître à chacun et aux peuples, le droit à leur différence et à leur identité.

 

Canisius Oberson

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